L’Humanité (15/12/04)


Rubrique Société
Article paru dans l'édition du 15 décembre 2004.

société
Les Halles : raison ou ambition ?


Deux ans après le début du processus de réaménagement des Halles, l’heure du choix est arrivée. Des quatre équipes en lice, celle de David Mangin (agence Seura) semble en bonne position. Jugée « faible » architecturalement, ce projet a la faveur des riverains et des commerçants. Il serait le choix de la raison alors que les projets de Jean Nouvel et de Rem Koolhaas incarnent davantage ceux de l’ambition.

C’est aujourd’hui, aux alentours de midi, que Bertrand Delanoë doit annoncer publiquement le lauréat pour le réaménagement du quartier des Halles. Plusieurs fois repoussée, cette décision n’aura pas été facile à prendre. Voilà des mois qu’elle empoisonne la vie du maire de Paris, échaudé par la complexité du dossier et l’ardeur des débats sur l’avenir de ce quartier emblématique de la capitale. Lundi encore, il affirmait que son choix n’était pas arrêté et qu’il continuait à travailler sur le dossier « à fond et dans le détail », histoire de couper court aux bruits de couloir qui donnaient déjà le projet de David Mangin gagnant.

L’idée de réaménager ce centre névralgique de la capitale, dans le sous-sol duquel transitent chaque jour près de 800 000 personnes, est née il y a deux ans au Conseil de Paris. L’enjeu était de « corriger les erreurs du passé », selon les mots du maire. Quelque trente ans après leur mue et la destruction traumatisante des pavillons Baltard, les Halles avaient, il est vrai, besoin d’un sérieux lifting. De nombreux dysfonctionnements, en particulier dans les circulations entre le jardin et le centre commercial, et entre le pôle d’échange RER-métro et la ville, mais également un vieillissement précoce des structures, rendaient impérative une intervention sur le site. Même le jardin, découpé et très peu accessible, n’offre actuellement que des cheminements compliqués et ne propose que 44 % de surface végétalisée véritablement praticable.

Parmi les quatre projets présentés, celui de Winy Maas (MVRDV) semble d’ores et déjà écarté depuis quelques mois pour des considérations d’ordre technique. Jusqu’à hier, celui de David Mangin tenait la corde. D’insistantes rumeurs le donnaient déjà gagnant depuis la semaine dernière. C’est le chouchou des collectifs de riverains et de commerçants du quartier qui l’ont plébiscité, sous la houlette de la tonitruante association Accomplir, ardente militante de ce projet qu’elle qualifie, sans trop expliquer pourquoi, de « citoyen ». Ce projet a également reçu l’aval des Verts de Paris, et celui d’UNIBAIL, le gestionnaire du centre commercial des Halles, partenaire essentiel, voire déterminant dans le montage financier. Car ce type de projet urbain coûte cher, et le projet Mangin, le moins onéreux, est quand même estimé à quelque 200 millions d’euros. La Ville pourrait minimiser son investissement en faisant un tel choix et éviterait, a priori, tout conflit avec les riverains et le principal bailleur de fonds. Cependant, pour un très grand nombre de critiques et d’architectes, ce choix serait regrettable. « Je ne vois pas en quoi il s’agit d’un projet citoyen, si ce n’est pour les quelques rouspéteurs autoproclamés des quartiers environnants et pour les associations de riverains. Architecturalement, il est extrêmement timoré. L’idée de créer un nouvel espace du type place du Palais-Royal ou place des Vosges témoigne d’une culture trop engluée dans l’historicisme », analyse François Chaslin, professeur à l’école d’architecture de Lille et animateur de l’émission Métropolitain sur France-Culture. Ce choix pourrait être d’autant plus critiquable qu’il engage l’image de Paris à l’international, ce qui n’est pas à négliger lorsque l’on concourt pour accueillir les jeux Olympiques en 2012. D’ici là, même les projets les plus longs à mettre en oeuvre pourraient être achevés. Les détracteurs de Bertrand Delanoë auraient beau jeu, alors, de comparer le très moderne musée des Arts premiers, initié par Jacques Chirac et conçu par Jean Nouvel, avec ce projet minimal, sans grande ambition architecturale.

Le projet de l’architecte néerlandais Rem Koolhaas, grand gourou de l’architecture internationale, conserve ses partisans... et ses chances. Soutenu par le groupe communiste au Conseil de Paris, « parce que c’est celui qui prend le mieux en compte le fait que les Halles sont à la fois un espace métropolitain et un quartier de Paris », selon Jacques Daguenet, il offre une image moderne et dynamique au coeur de la cité haussmanienne.

Avec ses émergences colorées, dont le nombre peut varier de six à vingt et une, l’architecte d’Euralille propose une « stratégie urbaine » consistant à relier le dessous et le dessus en multipliant les circulations. Un canyon près de l’actuel Forum permet d’accéder rapidement, et sans passer par le centre commercial, au pôle d’échange (trois lignes RER et cinq de métro) et de l’évacuer aussi vite en cas de problème. Les « émergences » sont conçues comme autant de balises permettant de se repérer et de circuler entre les multiples strates, de la gare souterraine jusqu’au jardin. « Ce projet exprime un jaillissement, estime François Chaslin, une certaine vitalité de la ville. Sans être très figé, il permet d’espérer un paysage coloré, incertain. Il peut vivre, être défait, modifié, ce qui n’est pas le cas des autres. » Pour Jean-François Pousse, corédacteur en chef de la revue Techniques et architecture, « ce projet semble au final le plus adapté parce qu’il favorise les communications entre la surface et les sous-sols ». Autre atout principal, il a « l’intelligence de se laisser une marge de manoeuvre beaucoup plus vaste que les autres concurrents. Le seul bémol, poursuit Jean-François Pousse, c’est la sécurité. Multiplier les accès crée des problèmes de surveillance. Nous ne sommes pas en Hollande mais au centre de Paris, lieu où la banlieue est la plus représentée, avec toutes ses richesses et tous ses problèmes ».

La proposition de Jean Nouvel, assez vite écartée par les riverains au prétexte d’une trop grande densité, présente, elle aussi, une ambition architecturale indéniable. Regroupant commerces et accès principaux au pôle d’échange sous un carreau perché à 27 mètres du sol, il déploie des balcons le long de la rue Berger et propose sur son toit, un jardin suspendu. Même si cette densité « a tendance à réduire l’univers du jardin au sol en termes de conscience spatiale, c’est un projet varié, riche, qui révèle un vrai travail sur la profondeur », analyse Jean-François Pousse. « Un peu trop abouti », le projet de Nouvel conserve « de la beauté et du grandiose », estime pour sa part François Chaslin, qui juge néanmoins que « ce parti général d’urbanisme resserre Paris et l’ensemble du quartier (...) et ne permet plus aucune évolution ». Parti favori lors de l’exposition des quatre projets dans le Forum des images, le projet de Jean Nouvel souffre de nombreuses incompréhensions et son concepteur semblait ces derniers temps résigné.

La commission d’appel d’offres (CAO), composé de six élus (trois PS, deux UMP et un Vert), décidera donc ce matin à partir du rapport concocté par la direction de l’urbanisme. Ce rapport qui, une fois n’est pas coutume, n’est pas conclusif (afin d’éviter les fuites, précise la Mairie de Paris), décrit comme « non traumatisant » le projet de David Mangin. La durée des travaux semble moindre que celle induite par le projet Koolhaas, son challenger, et le phasage de la construction n’entraînerait, selon ce document, ni l’interruption du trafic de la gare souterraine ni la fermeture temporaire d’espaces commerciaux. Cependant, le risque est grand pour l’équipe municipale de céder aux sirènes, même hurlantes, de quelques riverains bien organisés ainsi qu’aux impératifs commerciaux d’UNIBAIL. L’urbanisme d’une ville, et a fortiori ce type de projet urbain, mérite autre chose que des analyses de boutiquiers, même si elles ont leur légitimité.

Cyrille Poy